Numéro 1 · Projection de travail
Commons n°1 — Les biens communs, du passé au futur
Sous-thème : Des communaux au cloud. Une traversée historique, critique et prospective des institutions qui permettent aux communautés humaines de gouverner ce qu'elles partagent.
Fil conducteur : Les biens communs ne sont pas nés avec Internet. Ils forment une technologie sociale ancestrale. Le substrat change — terre, eau, forêt, code, données, énergie, compute, cognition — mais les questions de gouvernance, de maintenance, de réciprocité et de résistance à la capture restent étrangement semblables.
Mouvement I : Héritages
1. Avant le mot « commons » : le faisceau de droits d'usage
Bien avant que la langue moderne ne diffuse le mot générique de « commun », les sociétés paysannes européennes et méditerranéennes vivaient au cœur d'un tissu dense de droits d'usage collectifs. Ce monde coutumier ignorait la conception unifiée et exclusive de la propriété foncière absolue consacrée par le Code civil de 1804.
Sur un même terroir s'empilaient des usages multiples : le tenancier récoltait son grain, puis la communauté villageoise exerçait la vaine pâture sur les chaumes ; les forêts approvisionnaient l'affouage domestique et le marronnage pour la charpente ; les sous-bois nourrissaient les porcs par le panage à l'automne. La Charte des Forêts (1217), sœur cadette méconnue de la Magna Carta, posa le premier rempart constitutionnel pour protéger ces usages vitaux contre les prétentions régaliennes d'enclosure.
2. La communauté villageoise comme opérateur institutionnel
Comme l'ont démontré Marc Bloch et E.P. Thompson, ces pratiques formaient une technologie sociale rigoureuse. L'assolement obligatoire triennal synchronisait les cultures et interdisait les clôtures isolées, maintenant l'indivision protectrice des pâturages et des landes.
En Corse, les terres de parcours (paschieri) et les communaux de montagne illustrent une longévité institutionnelle remarquable : les Statuti génois de 1571 interdisaient formellement les clôtures abusives (chiudende) sur les terres communes, tandis que les Padri del Comune élus et les campari assermentés assuraient l'arbitrage pastoral. Lors de la transhumance estivale (a muntanera), les groupes de bergeries (étudiés par Georges Ravis-Giordani dans le Niolu) mutualisaient la traite et la fabrication fromagère sous régulation morale mutuelle. Face aux velléités de concession du Plan Terrier royal (1770–1795) et au partage forcé de la Révolution de 1793, les communautés corses ont victorieusement défendu l'indivision collective de leurs parcours.
3. Les institutions séculaires de l'eau : les Huertas de Valence
Le cas emblématique des Huertas de Valence, documenté par Elinor Ostrom, prouve la longévité séculaire de cette gouvernance. Depuis plus d'un millénaire, huit canaux dévient l'eau du fleuve Turia selon des tours minutés (filas). L'eau étant inséparable de la terre, la spéculation est rendue impossible. Le Tribunal des Eaux, qui siège encore chaque jeudi midi sur le parvis de la cathédrale, règle oralement et publiquement les différends par le jugement de pairs sans avocats ni frais.
Mouvement II : Captures et destructions
1. Les Enclosure Acts : privatiser par la loi
L'anéantissement des biens communs fut une opération politique concertée. Entre 1760 et 1830, le Parlement britannique vota plus de 4 000 lois d'enclosure clôturant plus de sept millions d'acres de terres communes. En obligeant les petits paysans à financer des clôtures matérielles impossibles et en supprimant les droits coutumiers sans titre écrit, les grands propriétaires terriens ont exproprié les masses rurales, créant la main-d'œuvre déracinée et précaire qui alimenta les usines de la révolution industrielle (Karl Polanyi).
2. Déconstruire la fable de Garrett Hardin
En 1968, Garrett Hardin publie dans Science sa célèbre « Tragédie des communs », prétendant qu'un pâturage partagé conduit mathématiquement à la ruine par l'égoïsme des bergers. Cette démonstration reposait sur une falsification conceptuelle majeure : Hardin n'a pas décrit un commun gouverné (res communes), mais un accès libre non régulé (res nullius). Dans un vrai commun, les usagers se connaissent, délibèrent, surveillent et sanctionnent les contrevenants.
3. La seconde enclosure : brevets, copyright et code
Comme l'a formalisé James Boyle (2003), le capitalisme contemporain a transposé l'enclosure agraire à l'immatériel : brevets sur le vivant et les semences paysannes, allongement démesuré du copyright, et clôture des logiciels derrière des boîtes noires propriétaires.
Mouvement III : Renaissances
1. La rupture Ostrom : les huit principes de conception
En recevant le prix Nobel d'économie en 2009, Elinor Ostrom a consacré la troisième voie entre le marché pur et le Léviathan étatique. Ses huit principes de conception (limites claires, règles adaptées aux conditions locales, choix collectifs, surveillance mutuelle, sanctions graduées, résolution rapide des conflits, reconnaissance étatique, entreprises imbriquées) restent la boussole de toute institution de partage durable.
2. Le logiciel libre et l'invention du copyleft
Avec l'informatique émerge un bien radicalement non rival et cumulatif : copier du code ne prive personne de son usage. Face à l'enclosure propriétaire, Richard Stallman opère un trait de génie juridique en créant en 1985 la licence GNU GPL : le copyleft utilise le copyright non pour interdire, mais pour interdire d'interdire. Toute modification redistribuée doit rester libre et source ouverte. Ce jujitsu institutionnel a permis la naissance de Linux, d'Apache et de l'infrastructure même du web mondial.
3. Wikipédia et la science ouverte
Yochai Benkler a théorisé dans The Wealth of Networks la production entre pairs basée sur les communs. Wikipédia (2001) a prouvé qu'une régulation polycentrique bénévole et des règles épistémiques strictes (vérifiabilité, neutralité de point de vue) pouvaient surpasser les encyclopédies commerciales. De même, les plateformes d'archives ouvertes (arXiv, OpenAlex) luttent contre les rentes éditoriales monopolistiques pour rendre la science accessible à tous.
Mouvement IV : Futurs possibles
1. Énergie : le rayonnement solaire comme commun territorial (FractaVolta)
Dans la vision centralisée du siècle passé, l'énergie imposait des monopoles géants. Avec l'énergie solaire, la ressource est universellement distribuée. Le cadre doctrinal FractaVolta / Mare Nostrum traite le flux solaire comme un commun démocratique territorial, articulant boucles d'autoconsommation collective, stockage coopératif et unités de compte d'utilité collective (CXU / Kudos) pour enraciner la valeur sur le territoire.
2. Données personnelles : la frontière inviolable de la souveraineté
Attention au piège du faux commun : tout ce qui peut être partagé ne doit pas être mis en commun. Les données personnelles et intimes relèvent de la souveraineté inaliénable de l'individu (jumeaux numériques personnels, pods sécurisés). Seules les données impersonnelles agrégées constituent des communs d'intérêt général légitimes. Le droit au secret, à la discrétion et au retrait personnel est la condition de toute communauté vivable.
3. Compute et modèles d'IA : briser le monopole de la pensée synthétique
Si les algorithmes sont non rivaux, le calcul matériel (GPU/TPU) et l'énergie nécessaire à l'entraînement des modèles d'IA de frontière sont physiques, rivaux et hyper-concentrés. Le combat pour des modèles à poids ouverts (open weights), des grappes de calcul académiques mutualisées et des modèles frugaux exécutables localement est l'équivalent contemporain de la lutte contre les enclosures agraires.
4. Cogentia Commons : un commun cognitif d'exploration possibiliste
Conçu par Jean Hugues Noël Robert (mai 2026), Cogentia Commons n'est pas un scrutin de vérité, mais une infrastructure mutualisée d'exploration sous contrainte scientifique. Il garantit la persistance des traces de raisonnement (cogentigrammes), l'imputabilité des hypothèses et la documentation publique des réfutations et impasses de recherche.
L'Épreuve de l'Ouvert-Possible
Cinq questions critiques d'auto-évaluation
- Propriété ou gouvernance ? Le commun n'est pas une simple copropriété indivise ; c'est un faisceau de relations de soin et d'obligations d'usage.
- Biens rivaux vs biens non rivaux : Ne jamais confondre un alpage limité avec du code informatique démultipliable à l'infini, sous peine d'appliquer des règles absurdes d'exclusion.
- Sanctuaire de l'intime : La souveraineté individuelle et le droit de retrait doivent primer sur toute velléité d'absorption totale par le groupe.
- Le risque de capture interne : Un commun peut lui-même sécréter des oligarchies informelles s'il ne cultive pas la transparence de ses sanctions.
- L'IA comme réducteur de coûts de coordination : Les agents d'IA permettent d'administrer des architectures de règles polycentriques sans explosion bureaucratique.
Question de clôture
Qu'allons-nous décider de mettre en commun au XXIe siècle ?
Ce choix n'est pas déterminé par la technique : c'est un acte de courage et de discernement politique.